Jugez-moi sur pièces,
dit l’auteur
Par Alain Rémond

Ce jour-là, en février dernier, le facteur a déposé une grosse enveloppe dans ma boite aux: lettres. A l’intérieur, il y avait un livre. Dans l’ascenseur, j’ai regardé le titre et le nom de l’auteur. Titre: les Langues paternelles (*). Auteur: David Serge. Inconnu au bataillon. Arrivé chez moi, j’ai lu la quatrième de couverture. C’était écrit: « Des mots s’organisent dans ma tête. Papa va mourir. Papa. Va. Mourir. Je devrais être à la hauteur de l’instant. Eprouver quelque chose. N’importe quoi pourvu que ce soit filial. Et ce type-là, au cœur de pierre, sourd à ce qui tourne dans sa tête, c’est moi. Papa va mourir et cette musique m’est étrangère. » J’ai ouvert le livre. J’ai tourné les pages au hasard. Le père. La mort du père. La haine du père. J’ai eu, je me souviens, deux: réactions. Je me suis d’abord dit que je voyais bien pourquoi l’auteur (ou l’éditeur) m’avait envoyé son livre. J’ai moi-même écrit sur mon père. Sur la mort de mon père. J’ai raconté comment j’étais passé à côté de mon père. Comment on s’était manqués. Alors j’imaginais l’auteur (ou l’éditeur) : un livre sur le père, sur la mort du père, c’est pour lui, ça va sûrement l’intéresser. Et puis je me suis dit que je n’avais pas envie de le lire. Justement parce que j’avais moi-même écrit sur mon père. Je n’avais pas envie de remuer tout ça une fois de plus. J’avais déjà reçu des tas de livres sur le père, sur la famille, sur l’enfance. Je n’avais pas envie de passer le reste de ma vie à lire des livres sur le père, sur la famille, sur l’enfance. Non, non et non, je n’allais pas lire ce livre. Ce livre d’un inconnu, David Serge. Je l’ai mis de côté. Dans la pile des autres livres mis de côté. Quelques jours plus tard, j’ai de nouveau reçu le même livre. J’ai trouvé que l’auteur (ou l’éditeur) insistait un peu trop lourdement. Avec un vague remords, avec la vague sensation que je me refusais à un rendez-vous avec moi-même, je l’ai jeté avec l’autre, dans la pile. Et je l’ai oublié.

Et puis, voilà à peine un mois, j’ai lu un petit écho dans le Monde. Cet écho disait en substance ceci: « Suite à certaines rumeurs, Daniel Schneidermann a reconnu, sur son blog, être l’auteur du livre les Langues paternelles, signé David Serge.» J’ai retourné ces mots dans ma tête. J’étais comme pétrifié. Je connais Daniel Schneidermann depuis je ne sais combien d’années. J’ai longtemps travaillé avec lui à « Arrêt sur images », son émission sur France 5. On se téléphone, on se voit régulièrement. Daniel Schneidermann est un ami. Et c’est lui qui a écrit les Langues paternelles. C’est son livre que j’ai refusé de lire, que j’ai balancé dans la pile. Je n’avais pas envie de lire un livre signé David Serge, un livre sur le père comme il en sort des dizaines. Mais un livre de Daniel Schneidermann sur son père, si. Là, tout de suite. J’ai fouillé dans la pile. J’ai retrouvé le livre. Et je me suis mis à le lire. Là, tout de suite. Je l’ai lu d’une seule traite. Impossible de le lâcher. Parce que c’est un livre magnifique, écrit dans une langue qui ne ressemble à aucune autre. Une langue complètement inventée, cassée, reconsti-tuée, cocasse, comique, poétique et lyrique. Un choc comme a été pour moi, disons, la lecture de l’Attrape-cœurs. Ou de la Vie devant soi. Un livre signé d’un pseudo, comme par hasard. Le règlement de comptes, sans concession, d’un homme avec son père, son escroc de père. Mais aussi avec sa mère, avec sa femme. Et, par-dessus tout, avec lui-même. Un livre d’une violence qui abasourdit. Mais aussi d’un humour, d’une tendresse... Un livre qui étouffe et qui libère. Où s’entend une voix qui ne ressemble à aucune autre. Une voix qui accuse, qui ressasse, qui ricane, qui murmure, qui se plaint, qui embrasse. J’en suis sorti secoué, harassé. Transporté. Bouleversé. En étant parfaitement conscient, aussi, que je lisais un livre de Daniel Schneidermann. Et pas de David Serge, ce parfait inconnu. Je découvrais que je ne savais rien de lui. De sa véritable histoire, si loin, tellement loin de ce que j’imaginais. J’avais l’impression de rencontrer quelqu’un d’autre. Je me demandais comment on allait continuer à se parler, après. En même temps, je me disais qu’il m’était arrivé la même histoire, à moi. Avec mes amis qui avaient découvert, en me lisant, qu’ils ne savaient rien de moi.

Aujourd’hui, écrivant cette chronique, je tire de tout cela un bilan accablant. Pour moi, comme pour le destin des livres. Je n’avais pas envie de lire le livre d’un inconnu. Je me suis précipité sur un livre de Daniel Schneidermann. Le même livre. J’ai honte de moi. Vraiment. J’ai refusé de prendre le risque de la découverte. De donner sa chance à un inconnu. Et j’ai changé d’avis dès que j’ai su qui se cachait derrière cet inconnu. Pitoyable! Alors que lui, Daniel Schneidermann, avait précisément choisi de publier sous pseudonyme pour qu’on ne lise pas un livre du journaliste Schneidermann, de l’animateur d’ « Arrêt sur images ». Jugez-moi sur pièces, nous disait-il. Pas sur mon image, sur ma réputation. Je me dis qu’ils sont des centaines, des milliers, chaque année, les livres qu’on ne lit pas parce que le nom de l’auteur n’est pas connu. Alors que la moindre daube signée d’un people va se vendre par paquets, par containers. Pauvres de nous. Pauvre de moi.
Le piège est parfait. Ecrivant, aujourd’hui, tout le bien que je pense de ce livre, je suis forcément en butte au soupçon de copinage. J’ai écrit que Schneidermann était un ami. Me voilà donc suspect de complaisance. Le petit monde des médias est pourri par cette grammaire que dénonçait Pierre Bouteiller : sujet, verbe, compliment. Renvois d’ascenseur à tous les étages. Alors que si j’avais écrit sur le livre de David Serge, sans rien savoir de sa véritable identité...
Oubliez Daniel Schneidermann. Lisez les Langues paternelles, de David Serge. Parole d’honneur.

(*) Robert Laffont, 266 p., 18 €.